15
L’agent Jones, debout à la porte de la bibliothèque, appela :
— Mr Warrender, s’il vous plaît.
Jeremy entra, essayant sans vraiment y parvenir d’avoir l’air parfaitement à son aise. L’agent ferma la porte et reprit sa place devant la table, pendant que l’inspecteur se levait à demi et tirait une chaise devant la table de bridge pour Jeremy.
— Asseyez-vous, ordonna-t-il avec quelque brusquerie en se rasseyant.
Jeremy s’assit, et l’inspecteur Lord lui demanda cérémonieusement :
— Votre nom ?
— Jeremy Warrender.
— Adresse ?
— 340, Broad Street, et 34 Grosvenor Square, lui dit Jeremy, essayant de prendre un air nonchalant.
Il adressa un bref regard à l’agent qui prenait note de tout cela, et ajouta :
— Résidence secondaire : Hepplestone, Wiltshire.
— On dirait que vous êtes un monsieur indépendant et fortuné, commenta l’inspecteur.
— Je crains bien que non, reconnut Jeremy avec un sourire. Je suis secrétaire particulier de Sir Kenneth Thomson, le président de Saxon-Arabian Oil. Ce sont ses adresses.
L’inspecteur Lord acquiesça.
— Je vois. Depuis combien de temps êtes-vous à son service ?
— Environ un an. Avant ça, j’ai été l’assistant personnel de Mr Scott Agius pendant quatre ans.
— Ah oui ! dit l’inspecteur. C’est ce riche homme d’affaires de la City, n’est-ce pas ? (Il réfléchit un moment avant de lui demander :) Vous connaissiez cet homme, Oliver Costello ?
— Non, je n’avais jamais entendu parler de lui avant ce soir.
— Et vous ne l’avez pas vu quand il est venu à la maison plus tôt dans la soirée ?
— Non, répondit Jeremy. J’étais allé au club de golf avec les autres. Nous avons dîné là-bas, voyez-vous. C’était la soirée de congé des domestiques, et Mr Birch nous avait invités à dîner avec lui au club.
L’inspecteur Lord hocha la tête. Après une pause, il demanda :
— Mrs Hailsham-Brown était-elle invitée, elle aussi ?
— Non, dit Jeremy.
L’inspecteur haussa les sourcils, et Jeremy s’empressa d’enchaîner.
— C’est-à-dire, expliqua-t-il, qu’elle aurait pu venir si elle avait voulu.
— Vous voulez dire qu’elle avait été invitée, alors ? Et qu’elle a refusé ?
— Non, non, répondit précipitamment Jeremy, qui paraissait s’énerver. Ce que je veux dire, c’est… eh bien, Hailsham-Brown est généralement très fatigué quand il rentre chez lui, et Clarissa a dit qu’ils se contenteraient d’un dîner improvisé ici, comme d’habitude.
L’inspecteur Lord parut dérouté.
— Attendez que je comprenne, dit-il d’un ton cassant. Mrs Hailsham-Brown s’attendait à ce que son mari dîne ici ? Elle ne s’attendait pas à le voir ressortir dès son retour ?
Jeremy était maintenant tout à fait énervé.
— Je… euh… eh bien… euh… en fait, je ne sais pas, bredouilla-t-il. Non… maintenant que vous le dites, je crois qu’elle a dit qu’il serait absent ce soir.
L’inspecteur Lord se leva et fit quelques pas, s’éloignant de Jeremy.
— Il semble curieux, alors, observa-t-il, que Mrs Hailsham-Brown ne soit pas allée au club avec vous trois, au lieu de rester ici à dîner toute seule.
Jeremy se tourna sur sa chaise pour faire face à l’inspecteur.
— Eh bien… euh… eh bien, commença-t-il, puis, prenant de l’assurance, il enchaîna rapidement : En fait, c’était la gamine, Pippa, vous savez. Clarissa n’aurait pas voulu sortir et laisser la gamine toute seule dans la maison.
— Ou peut-être, suggéra l’inspecteur Lord en insistant lourdement sur les mots, peut-être avait-elle l’intention de recevoir un visiteur de son côté ?
Jeremy se leva.
— Dites donc, cette insinuation est dégradante ! s’exclama-t-il avec passion. Et ce n’est pas vrai. Je suis sûr qu’elle n’a jamais eu une telle intention.
— Pourtant, Oliver Costello est venu ici pour rencontrer quelqu’un, fit remarquer l’inspecteur Lord. Les deux domestiques étaient sortis. Miss Peake a son propre cottage. Il n’y avait vraiment personne qu’il aurait pu venir voir dans la maison, en dehors de Mrs Hailsham-Brown.
— Tout ce que je peux dire, c’est… commença Jeremy. (Puis, se détournant, il ajouta mollement :) Enfin, vous feriez mieux de lui poser la question.
— Je la lui ai posée.
— Qu’a-t-elle dit ? demanda Jeremy en se retournant face à l’officier de police.
— Exactement la même chose que vous, répondit suavement l’inspecteur.
Jeremy se rassit à la table de bridge.
— Vous avez votre réponse, alors.
L’inspecteur fit quelques pas dans la pièce, les yeux baissés vers le sol, comme s’il était profondément absorbé par ses pensées. Puis il se retourna face à Jeremy.
— Maintenant, dites-moi comment il s’est trouvé que vous êtes tous rentrés du club. Était-ce votre intention, à l’origine ?
— Oui, répondit Jeremy, mais il s’empressa de changer sa réponse. Je veux dire, non.
— Quelle réponse est la bonne, monsieur ? interrogea mielleusement l’inspecteur Lord.
Jeremy prit une profonde inspiration.
— Eh bien, commença-t-il, voilà ce qui s’est passé. Nous sommes tous allés au club. Sir Rowland et le vieux Hugo sont passés directement dans la salle à manger, et je les ai rejoints un peu plus tard. C’est un buffet froid, vous savez. J’ai fait quelques balles jusqu’à la tombée de la nuit, et ensuite, eh bien, quelqu’un a dit : « Ça vous dirait, un bridge ? », et j’ai répondu : « Eh bien, pourquoi ne pas rentrer chez les Hailsham-Brown, où c’est plus confortable, et jouer là-bas ? » Alors c’est ce que nous avons fait.
— Je vois, observa l’inspecteur Lord. Alors c’était votre idée ?
Jeremy haussa les épaules.
— Je ne me souviens vraiment pas qui l’a suggérée le premier, reconnut-il. C’était peut-être Hugo Birch, je pense.
— Et vous êtes arrivés ici quand ?
Jeremy réfléchit un instant, puis secoua la tête.
— Je ne saurais le dire exactement, murmura-t-il. Nous avons probablement quitté le pavillon du club juste avant 20 heures.
— Et c’est à combien ? interrogea l’inspecteur. À cinq minutes de marche ?
— Oui, à peu près. Le terrain de golf est contigu à ce jardin, répondit Jeremy en regardant par la fenêtre.
L’inspecteur s’approcha de la table de bridge, et considéra le plateau.
— Et ensuite, vous avez joué au bridge ?
— Oui, confirma Jeremy.
L’inspecteur Lord hocha lentement la tête.
— Ce devait être environ vingt minutes avant mon arrivée ici, calcula-t-il. (Il se mit à marcher lentement autour de la table.) Vous n’avez sûrement pas eu le temps de finir deux parties et d’en commencer… (Il leva le bloc-notes de Clarissa pour que Jeremy puisse le voir.)… une troisième ?
— Quoi ? (Jeremy eut l’air dérouté un instant, mais répondit rapidement :) Oh, non ! Non. Cette première partie, ce devait être le score d’hier.
Indiquant les autres blocs-notes, l’inspecteur Lord remarqua pensivement :
— On dirait qu’une seule personne a noté les points.
— Oui, acquiesça Jeremy. J’ai bien peur que nous ne soyons tous un peu trop paresseux pour ça. Nous en avons laissé le soin à Clarissa.
L’inspecteur Lord se dirigea vers le canapé.
— Étiez-vous au courant du passage entre cette pièce et la bibliothèque ? demanda-t-il.
— Vous voulez dire l’endroit où on a trouvé le corps ?
— C’est ce que je veux dire.
— Non. Non, je n’en avais aucune idée, affirma Jeremy. Excellent camouflage, pas vrai ? On ne devinerait jamais son existence.
L’inspecteur Lord s’assit sur un bras du canapé, s’y adossa et dérangea un coussin. Il remarqua les gants qui se trouvaient sous le coussin. Il avait une expression sérieuse lorsqu’il déclara doucement :
— En conséquence, Mr Warrender, vous ne pouviez pas savoir qu’il y avait un cadavre dans ce passage. N’est-ce pas ?
Jeremy se détourna.
— Vous auriez pu me renverser avec une plume, comme dit le proverbe, répondit-il. Un vrai mélodrame. Je n’en croyais pas mes yeux.
Pendant que Jeremy parlait, l’inspecteur avait trié les gants sur le canapé. Il lui en montrait maintenant une paire, à la manière d’un prestidigitateur.
— À propos, ces gants vous appartiennent-ils, Mr Warrender ? demanda-t-il d’un ton qu’il voulait dégagé.
Jeremy se retourna vers lui.
— Non. Je veux dire, oui, répondit-il confusément.
— Une fois de plus, quelle est la réponse, monsieur ?
— Oui, ils sont à moi, je crois.
— Les portiez-vous quand vous êtes revenu du club de golf ?
— Oui, se souvint Jeremy. Je me rappelle, à présent. Oui, je les portais. Il fait un peu frisquet, ce soir.
L’inspecteur Lord se leva du bras du canapé, et s’approcha de Jeremy.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur. (Indiquant les initiales à l’intérieur des gants, il fit remarquer :) Ils portent les initiales de Mr Hailsham-Brown à l’intérieur.
Lui rendant calmement son regard, Jeremy répondit :
— Oh, c’est curieux. J’en ai une paire exactement semblable.
L’inspecteur Lord retourna vers le canapé, se rassit sur le bras et, se penchant, prit la seconde paire de gants.
— Peut-être ceux-ci sont-ils à vous ? suggéra-t-il.
Jeremy rit.
— Vous ne m’aurez pas une deuxième fois. Après tout, une paire de gants ressemble à une autre.
L’inspecteur produisit la troisième paire de gants.
— Trois paires de gants, murmura-t-il en les examinant. Et toutes portent les initiales de Hailsham-Brown à l’intérieur. Curieux.
— Eh bien, nous sommes chez lui, après tout, fit remarquer Jeremy. Pourquoi ne laisserait-il pas traîner trois paires de gants ?
— La seule chose intéressante, répondit l’inspecteur Lord, c’est que vous avez cru que l’une d’elles pouvait être à vous. Et je crois que vos gants dépassent de votre poche, en ce moment même.
Jeremy mit la main dans sa poche droite.
— Non, l’autre poche, lui dit l’inspecteur.
Sortant les gants de sa poche gauche, Jeremy s’exclama :
— Ah oui ! Oui, en effet !
— Ils ne ressemblent pas vraiment à ceux-ci. Si ? demanda l’inspecteur avec insistance.
— En fait, ceux-ci sont mes gants de golf, répondit Jeremy en souriant.
— Merci, Mr Warrender, dit brusquement l’inspecteur Lord en lui signifiant son congé, et il remit le coussin en place sur le canapé. Ce sera tout pour l’instant.
Jeremy se leva, l’air contrarié.
— Écoutez ! s’exclama-t-il, vous ne croyez pas…
Il s’interrompit.
— Je ne crois pas quoi, monsieur ? demanda l’inspecteur.
— Rien, répondit Jeremy d’un air hésitant.
Il marqua une pause, puis se dirigea vers la porte de la bibliothèque, mais l’agent Jones l’intercepta. Se retournant vers l’inspecteur Lord, Jeremy indiqua silencieusement, d’un air interrogateur, la porte du hall. L’inspecteur acquiesça, et Jeremy sortit de la pièce, fermant la porte du hall derrière lui.
Laissant les gants sur le canapé, l’inspecteur Lord se dirigea vers la table de bridge, s’assit, et consulta de nouveau le Who’s Who.
— Nous y voilà, murmura-t-il, et il se mit à lire à voix haute : « Thomson, sir Kenneth. Président de la société Saxon-Arabian Oil et de la société Gulf Petroleum. » Hum ! Impressionnant. « Loisirs : philatélie, golf, pêche. Adresse : 340 Broad Street, 34 Grosvenor Square. »
Tandis que l’inspecteur lisait, l’agent Jones se dirigea vers la table placée près du canapé et se mit à tailler son crayon dans le cendrier. Se baissant pour ramasser quelques copeaux sur le sol, il vit une carte à jouer qui traînait là et l’apporta à la table de bridge, la jetant devant son supérieur.
— Qu’avez-vous là ? demanda l’inspecteur.
— Juste une carte, monsieur. Je l’ai trouvée là-bas, sous le canapé.
L’inspecteur Lord ramassa la carte.
— L’as de pique, nota-t-il. Une carte très intéressante. Tenez, attendez une minute. (Il retourna la carte.) Rouge. C’est le même paquet.
Il prit le paquet de cartes rouges sur la table, et les étala.
L’agent Jones l’aida à trier les cartes.
— Tiens, tiens, pas d’as de pique ! s’exclama l’inspecteur. (Il se leva de sa chaise.) Voilà qui est remarquable, vous ne croyez pas, Jones ? demanda-t-il en mettant la carte dans sa poche et en se dirigeant vers le canapé. Ils ont réussi à jouer au bridge en se passant d’as de pique.
— Très remarquable, en effet, monsieur, acquiesça l’agent Jones en rangeant les cartes sur la table.
L’inspecteur Lord prit les trois paires de gants sur le canapé.
— Et maintenant, je crois que nous allons voir sir Rowland Delahaye, ordonna-t-il à l’agent en rapportant les gants sur la table de bridge, où il les étala par paires.